Le solitaire
Une nouvelle d’Alban Gaillard de Saint Germain
Une nouvelle d’Alban Gaillard de Saint Germain
« Je me souviens d’une nuit durant laquelle, j’ai Aimé. Ils ont crié, ils ont geints, ils ont pleuré. Ils m’ont montré leur faiblesse. Et cette Vie, cette nuit, cette mélancolie; car l’on regrette seulement de ne pas être Aimé de cette intensité. Car quiconque offre, le fait à la mesure du coeur qu’il possède ».
Il y a toujours dans ce monde, des hommes solitaires. Ce sont des assassins. Il se referment sur eux-mêmes, qui se plient et s‘écoutent, s’envolent en arrachant leur liberté. Ce sont des hommes et des femmes, liés à la communauté du ressentiment. On les voit quelquefois marcher d’un pas rapide, pressés par un poids qui nous paraît invisible. Mais si vous preniez le temps de les suivre, de les devancer, de marcher à leurs côtés, ils n’en seraient pas moins solitaires. Mais vous découvririez combien ils souffrent, dans quelle mesure ils sont chassés de leurs communauté; poursuivis inlassablement à travers la cité, battus par leurs sentiments qui les maltraitent, les yeux convulsés. Je les regarde glisser, courir, s’enfuir sans qu’ils ne s’arrêtent pour souffler. C’est une lutte de tous les instants. Ce sont des hommes pressés. Alors, je tombe, je sombre, je meurs. Je m’assieds quelques minutes sur un banc avant que ne reprenne ma course. La solitude est une course contre le temps.
Ils sont comme moi. Aussi pressés. Je ne les croyais pas si nombreux. Des centaines, des milliers, personne ne saurait nous le dire. Dans ce monde, il vous suffit d’un instant pour happer les vents de l’indolence. On quitte pour un temps ce qui nous maintenait lorsque l‘on s‘arrête pour reprendre son souffle. L’on s’y fait, l’on y adhère et l’on sombre. Alors, on découvre combien l’on est seul, et combien nous sommes nombreux à ressentir cette solitude. C’est la communauté des solitaires. Ils filent si vite qu’ils s’empêchent de se reposer. Le moindre repos signifierait leur échec. Et balayé, poussé à continuer, ils marchent sans que leur course ne connaisse de fin. Je les vois qui réfléchissent. Tiraillés, ils ne savent si cet état les soumet; sont-ils si fou pour le désirer ? Moi, je ne le sais encore. Je sais qui je suis. Je regarde ce que je fais. De cette singularité qui m’habite, je suis devenu solitaire.
Souvent, je sors de chez moi. Je n’ai ni paquets à la main, ni bouquin à étudier, rien qui ne puisse détourner mon esprit. J’entrouvre la porte pour contempler mes petits, aller prendre de leurs nouvelles. Ils ne sont pas durs à trouver. Le plus difficile, c’est de les chercher. Ils ne diffèrent pas tant des autres, en somme. Je m’avance gravement et, comme couchés à mes yeux, ils parsèment ces terres, disséminés ça et là; les autres, debout, comme un damier; et qui diffèrent des pensées solitaires. Je m’approche alors, sans doute, sans détourner mon regard du leur. Ils ont la mine sombre, celle des mauvais jours, éreintés d’avoir couru tant de nuits. Je leur parle doucement, je leurs tiens quelques mots. Ils m’offrent à leur côté, une place réchauffée sur laquelle panser les plaies ouvertes de notre chevauchée incessante. Et s’offrent à nous, les premières heures d’un matin calme. Seuls et sérieux, nous conversons, assis sur un banc à humer les clameurs détaillées. Si ce n’est un arbre qui pleure, ce sont nos coeurs qui se reposent un instant, glissant un moment le long d’une feuille, qui sombre et qui se meurt. Je n’ai jamais tant vécu qu’en symphonie d’un coeur solitaire.
Soudainement, je me réveille. Je me retourne, je glisse pour contempler ce lit double; ce lit doublé d’un manque. Je suis seul à couvrir les rainures, le doux plissé d’une couche que l’on partage avec l‘absence. Je me lève. Bien avant l’aube, je m’en vais courir la solitude. Je longe les murs et les rues, près desquels se sont endormis des penseurs accouplés. Je file à travers la nuit, je poursuis mon encablure nocturne. Seul et sans bruis, à travers les travées assoupis, l’éveillé gris s’en va réveiller Saturne. Pourchassé par ces rêves qui me hantent bien après l’aurore, envahi de ces pensées qui me font m’enfuir, battu, je poursuis sans but, cette traversée de la vie. Seul, imperturbable, je fourvoie à mon existence l’espoir d’un revirement pour m’en retourner à elle. J’entrouvre mes yeux. Elle est à mes côtés. Je suis seul à couvrir les rainures, le doux plissé d’une vie que l’on partage avec la solitude.
Un jour, quelques fois, je pense à eux. J’essaie de ne plus penser à moi. La solitude est de celle qui nous maintient, de ces femmes qui nous préservent et nous possèdent. Elle nous aime comme elle nous attire. Je m’assois face à elle, je pose ma nuque près de son coeur et je contemple, mes yeux clos, s’élever en moi ce sentiment qui me fait demeurer près d’elle. Attentive, elle se meut en suivant l’onde de mes contradictions. Elle suit la ligne de mes lèvres, appose son doigt pour faire taire mes plaintes effarées. Et son coeur s’accélère au murmure de mes pensées solitaires. Instamment elle ne m’appelle que pour caresser mon esprit cerné, de ces cicatrices assassines. Elle insuffle de sa présence cet instant où, immobilisé dans cet élan, je me retourne vers elle et je me découvre. Les nuit étoilés sauront témoins de ce temps où, sous un réverbère, j’ai laissé filé jusqu’à elles mon esprit amoureux. Assis près d’elle, mon coeur apaisé, appuyé sous un ciel obscurci, supplantant ces luttes intestines, ma solitude découvre un combat solidaire. Assis seul, je me découvre une compagne. La solitude en un esprit solidaire. Perdu dans ce désert, je parcours d’un bout à l’autre l’horizon, ces limites lointaines, où se diffuse en un désir, le manque dont je témoigne.
Sur un balcon, j’observe la cité. Seul. Dans le noir, au sommet d’un reposoir de verre et d’acier, coule à mes yeux le dessein incertain de mes jours. La joie est claire, illuminée; un jour sans doute, je rejoindrais ceux d’en bas, je rejoindrai la fête; celle qui bat son plein, à une courte portée; à mes pieds. Je franchirai ce cap, j‘emprunterai un raccourci pour les rejoindre. Je ne serai plus seul. Au sommet du monde, les ténèbres peuplent l’homme éveillé. Je ne saurai trouver de repos. La solitude est une peur, une crainte sur laquelle on ne sait apposer de nom. On ne pourrait la désigner. Souvent, on me questionne à ce sujet. Cela m’arrive de leur parler. Mais toujours, je reprends cette course folle, sans considérer le monde et ceux qui m’entourent, comme un moyen de me délivrer. La solitude est un mal contre lequel on ne sait opposer un bien. Jamais, je ne percevrai l’autre comme une moitié dont on manquerait pour survivre. Je suis solitaire, je me perçois comme un. Et pourtant, je suis incapable de dépasser le cadre de ma seule personne, pour offrir à un autre la chance de s’émarger de ce cercle qui me morfond; de s’extraire de cette vision que j’ai du monde, la société comme un composé individuel. Alors je m’émancipe, je m’isole. Je deviens solitaire pour fuir, à jamais, ma faiblesse.
Tout concours à mon isolement. De l’humiliation à l’offense, le ressentiment que j’ai à l’égard de ma personne, me retourne, me leurre; ma seule faiblesse m’isole. Je perçois l’autre comme un ennemi, de posséder ce que je ne suis pas.
L’homme solitaire se présente à la vie comme un passager pressé de tout rendre. Il ne conserve que ce qui est à lui; ses relations sont transactions. Loin de s’offrir, il n’escompte des autres qu’un intérêt. Alors, il se vend comme il achète autrui. Effrayé par sa conduite, effarouché par ces lois du marché, il fuis, toujours, à la recherche d’un monde dans lequel il jettera ses plans de bataille. Égaré, je cours à l’improviste, à la recherche de cette dame, que j’ai longtemps aimé. Ce dessin implacable qui me fait me détester autant que j’ai peur d’aimer, me conduira, un jour, à m’en aller, seul. J’irai rejoindre cette Dame qui depuis longtemps me tourmente. J’irai lui offrir ce coeur que je désespère d’offrir un jour. Sans trouver intérêt à ce présent que je lui ferai; je ne vivrai plus, seul.
Un jour, je me suis soulevé. J’ai pesé mon esprit décomposé. Je n’allais pas fort. J’ai décidé d’aller vers ces hommes que je nommais congénères. Incertains, fébrile, je suis sorti de mon désarroi. Je suis allé à la rencontre de ces bêtes féroces. Je me suis rendu dans l’un de ces endroits où l’on dessert une chaleureuse empathie. Il n’y avait pas grand monde, cela me suffisait. Je me suis posé comme à mon habitude. J’ai relaté, reconstitué, j’ai établi les conditions dans lesquelles j’aimais à vivre. Non familier de cet endroit qui devenait mien, je me suis approché d’un de ceux dont mon regard essayait d’y adjoindre de l’estime, par qui mon regard avait été le plus séduit. Il m’a regardé, nous avons discuté. Je voulais lui dire combien j’aimais l’homme. Je voulais lui avouer combien je l’aimais, lui. Je voulais lui dire combien j’avais peur. Je voulais tout lui offrir. A lui et aux autres. Mais ma vigueur trop sèche, mon accent de sincérité, ma virilité trop émotive, cet excès de sensibilité, le fit détourner son regard du mien. Alors, sans faire de bruit, sans ne rien dire à personne, je suis parti, je les ai quitté. Cette nuit là, j’ai salué mon père de mon coeur. Nous vivons dans la même misère et pourtant nous ne nous comprenons pas.
Trop souvent, je me promène et déclame des palabres incompréhensibles. Solitaire en amour, solitaire dans mes sentiments, je vise et je pointe une fin qui me ravie. La solitude est une mort humaine. Je sers cette obligation, un devoir de présence. Je suis ici mais je suis déjà partie. Mon coeur n’appartient plus à personne qu’à moi-même.
Combien de fois m’a-t-on fait le reproche de ne pas assez m’offrir ? A tel point que je me suis fait à l’idée que je n’en donnais pas assez. Je me suis travesti. J’ai endossé tous les rôles que l’on voulait me voir porter. Je suis devenu ce que je n’étais pas, ce que je n’avais jamais possédé. Un à un, face à moi, de moi-même, j’ai défilé en acquérrant toutes les personnalités et les attributs de ces individus, de ces hommes, que je n’étais pas. Je suis devenu autre, je suis devenu solitaire. Ma solitude fut un oubli. C’est un état dans lequel on oublie peu à peu qui l’on est, ce que l’on est; ce que l’on a jamais cessé d’être, que l’on croyait posséder. Et à trahir mon coeur, j’ai offert mon esprit. La vie est désormais un esprit. Vivre de ces vents, vous repousse inlassablement comme emporté et retourné, par une tempête qui vous agite en tout sens. Je suis devenu solitaire, unique rôle que l’on m’ai laissé choisir car l’on ne me l’avait pas demandé. La solitude est un oubli.
****
Je ne suis plus solitaire. Et alors que j’écris ces quelques lignes, je contemple une plume se poser à mes pieds. D’aucun ne saura ce que cette impression relate en moi. Je me promène souvent, seul. Mais je ne suis plus solitaire. Quelques fois, je m’assieds encore sur un banc. Une demoiselle solitaire me regarde de loin. Je lui souris. Nous croisons nos regards, nous croisons nos vies. Je croise les jambes, j’observe des tourbillons de feuilles qui viennent se coucher doucement le long de nos coeurs solidaires. Nous nous parlons, quelques instants. Je ne suis plus si pressé de m’enfuir. Loin de ne plus être ce passager solitaire, je laisse au temps la chance de me prouver qu’il est désormais possible, pour moi, d’offrir mon coeur. Cette peur qui m’habitait, de contempler cette langueur avec laquelle une feuille se pose, me permet désormais d’ouvrir ma paume afin de pouvoir la recevoir. Cette crainte qui m’habitait, de contempler cette douceur avec laquelle ma main frôle la sienne, me permet désormais d’ouvrir ma paume afin de pouvoir la lui offrir.
A Paris, le 22 octobre 2006.
A Marie.

A Marie.

Illustration M.M
par Geronimo
publié dans :
Ecrits






